Le déni collectif dans lequel nous vivons

view from the sky of the city of Toronto at night with a lot of light

Credit: Thomas Hawk

Temps de lecture estimé: 8 minutes

Version anglaise ici

Déni : Mécanisme de défense consistant à ignorer l’existence d’une réalité qui effraie.

Schizophrénie : Psychose chronique caractérisée par une perte de contact avec la réalité et une dissociation de la personnalité.

Démence : Trouble mental grave qui conduit la victime à commettre des actes insensés, aberrants, irresponsables.

Le journal télévisé du lundi 3 octobre 2016 sur France 2 est un parfait exemple du déni collectif dans lequel nous vivons.

Pendant que je regardais ce journal, effaré, atterré, les mots suivants surgissaient dans mon esprit : déni, folie, démence, schizophrénie. C’était pour moi à peine croyable. En l’espace d’une dizaine de minutes, tout y était.

Tout d’abord, le journal annonce que l’Union Européenne a officiellement signé le traité international de la COP21 sur le climat. L’objectif de ce traité est d’empêcher que la planète ne se réchauffe de plus de 2°C, seuil au delà duquel les scientifiques estiment que la situation climatique sera imprévisible et hors de contrôle. La journaliste termine la courte annonce en expliquant que c’est pour préserver les écosystèmes, et donc « pour nous protéger nous ». Très bien.

Mais, très rapidement, on revient aux choses sérieuses (dans le sens où ce traité est une belle farce). Car le FMI s’inquiète d’une croissance faible dans le monde. Seule lueur d’espoir, l’Union Européenne, qui apparemment a mieux résisté à la crise financière, malgré que la DeutshBank menace de faire faillite (en conséquence de ladite crise…). Je me demande bien comment le très respecté FMI voit dans l’Union Européenne une lueur d’espoir pour la croissance quand une de ses banques systémiques menace de s’effondrer…

Mais au-delà de ça, dans ma tête, ça bouillonne. Je hurle intérieurement : « Mais vous n’avez pas encore compris que c’est cette recherche perpétuelle de croissance qui nous bousillent le climat ??? ».

Je désespère déjà mais un autre événement vient enfoncer le clou du cercueil de la santé mentale de mes contemporains. C’est à hurler de rire, mais surtout à pleurer.

J’ai beaucoup de mal à croire ce qui suit, tant c’est aberrant. Le gouvernement français a décidé d’acheter des TGV auprès d’Alstom qui serviront pour des lignes régionales (donc à vitesse limitée) pour sauver 480 emplois à l’usine de Belfort. Des millions d’euros dépensés et des tonnes de ressources naturelles gaspillées pour remplacer des trains adaptés et qui fonctionnent très bien par de nouveaux trains inadaptés. Les extrémistes fanatiques de la Sainte Croissance n’ont pas peur du ridicule. Le Divin Emploi passe avant toute chose. Pour la Sainte Croissance, 480 emplois valent bien ce sacrifice sur l’autel du bon sens et de la raison. « N’est-ce pas comme faire rouler des Ferrari sur des routes départementales ? » France 2, en bon chien de garde, justifie alors tant bien que mal l’aberration.

La schizophrénie pointe son nez quand on sait que cet acte de démence a pour objectif de s’octroyer les faveurs du peuple en vue des futures échéances électorales.

Quelle insulte, quelle offense, quelle injure au bon sens et à l’intelligence du peuple !

Cela dit, je doute moi-même parfois du bon sens de mes contemporains, surtout quand on entend en fin de reportage un syndicaliste CGT. Le gouvernement se pare de ridicule pour sauver l’usine, mais le syndicaliste trouve à redire. C’est très bien, dit-il en substance, mais quand on aura finit de construire ces trains dans deux ans, on devient quoi ? Il faut soutenir l’industrie sur le long terme sinon ça ne sert à rien !

Et oui, parce que le climat et les écosystèmes c’est bien joli mais l’industrie, voyez-vous, ne doit ni ne peut jamais s’arrêter. Elle doit progresser, encore et toujours, coute que coute. Vous avez déjà 3 voitures pour 2 ? Enfin vous êtes fous, achetez-en une autre, il faut sauver l’industrie ! Il y a déjà un aéroport à Nantes qui répond aux besoins? Et alors ? Il nous en faut un autre plus « moderne », et plus grand ! La France est déjà quadrillée de lignes TGV? Ce n’est pas grave, nous achèterons des TGV pour des lignes régionales. Le progrès doit progresser, et ce, même s’il faut bétonner jusqu’à la moindre parcelle de terre, même s’il faut produire jusqu’à l’épuisement de toutes les ressources. C’est tout à fait normal car cela permet la croissance, or nous savons bien que sans croissance le monde court à sa perte.

Répétez après moi : « Croissance revient parmi les tiens, car toi seule apporte la rédemption. »

Alors de quel déni je parle ? Quelle est donc cette démence, cette schizophrénie ?

Le journal télévisé est représentatif du déni collectif de la réalité des limites physique de notre planète. Schizophrénie, car nous avons collectivement perdus contact avec notre réalité physique, et il y a une totale dissociation mentale entre les causes et les effets. Et démence, car cela nous conduit à commettre des actes et tenir des discours totalement irresponsables et aberrants.

La dissociation nous empêche d’établir un lien de cause à effet entre notre poursuite irréfléchie de la croissance et le dérèglement climatique, l’extinction de masse des espèces, et la destruction des écosystèmes desquels nous dépendons pourtant. Nous nions que nos modes de vie devenus si confortables sont à l’origine de ces problèmes. C’est impossible, car après tout, c’est le progrès, et on n’arrête pas le progrès. Pas vrai ? Le progrès, cette grâce divine qui nous sauve de la barbarie, ne peut pas être remis en cause. Il ne le peut tellement pas, que c’est d’ailleurs le progrès qui finira par nous sauver. Le Progrès nous sauvera comme Jésus quand il reviendra sur terre, dit-on.

Mes chers contemporains, reprenez-vous ! Revenez à la raison ! Le progrès ne nous sauvera pas, pas plus que Jésus ne reviendra ! Emancipez-vous de cette adoration béate, de cette religion du Progrès. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », disait Rabelais. Aujourd’hui, je dis : « Religion sans conscience n’est qui ruine de l’Homme ». Car c’est bien vers notre propre ruine que nous courrons. Cela vaut pour toutes les religions, mais surtout celle du Progrès.

Affubler le mot « croissance » des adjectifs trompeurs « verte » ou « durable », ou le cacher derrière le mot « développement », moins critiqué et moins critiquable, ne changera rien à cette réalité. Car ces mots en cachent d’autres, devenus tabous : capitalisme, consumérisme, productivisme, extractivisme, néolibéralisme. Tant que ces réalités qui sous-tendent le système mondial ne seront pas remises en question, tout le développement durable, les traités internationaux, et la bonne volonté du monde ne changeront rien.

Arrêtons de le nier. Acceptons cette réalité, et faisons-y face. Réduisons notre consommation et notre train de vie, réutilisons, recyclons, relocalisons, recréons un environnement à taille humaine. Ecoutons ce que les objecteurs de croissance ont à dire, écoutons leurs débats, leurs propositions, plutôt que d’écouter des psychopathes qui prétendent représenter le peuple et ses intérêts. Ceux-là sont si riches et privilégiés qu’ils auront bien les moyens d’échapper aux conséquences de leurs actes. Ce sont nous, les 99%, qui trinquerons.

Mais il ne s’agit pas uniquement de manger bio et d’éteindre la lumière en quittant la pièce. Comprenons bien que nous devons engager des changements structurels, politiques, collectifs, et radicaux. Revivre en communautés. La durabilité impose une véritable réorganisation de la société. Nous devons nous affranchir des impératifs de croissance, des marchés mondiaux, de la finance mondialisée.

Nous devons nous préparer et faire le choix nous-mêmes de ces grands changements pour ne pas que ce soient des bouleversements non-choisis et brutaux qui finissent pas s’imposer à nous. Le retour à la réalité pour ceux qui ne s’y préparent pas sera très violent, mentalement et physiquement. Nous n’aurons de toute façon pas le choix. Autant démarrer maintenant tant que nous sommes encore capables d’orienter notre destin vers des horizons plus sereins.

Encore faut-il avoir une oreille ouverte aux signaux d’alarmes lancés par les scientifiques du monde entier. Encore faut-il ne pas nier la réalité de l’état d’urgence climatique et environnementale.

Je ne regarde plus la télé. Mais quand ça arrive, je me rappelle amèrement pourquoi je l’ai bannie de tous mes lieux de vie. Jetez votre télé, elle vous endort, vous manipule, annihile votre esprit critique, vous fait accepter l’inacceptable. Elle vous divertit, dans le sens où elle détourne votre attention vers le futile plutôt que l’utile. Elle orchestre le déni collectif, et justifie des comportements collectifs schizophrènes et démentiels. La télé vous lie et vous fait sombrer peu à peu dans la folie.

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I'm passionate about sustainable lifestyles and urban agriculture. I believe that community-supported initiatives and bottom-up policies are key to foster necessary societal changes. I'm an advocate of degrowth, agro-ecology, sharing economy and participatory democracy. Based in Bratislava, Slovakia, I like learning, reading, writing, sharing, hiking, dancing, eating, and celebrating.
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